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ATLAS LOW LIFE GUÉRILLA VAUDOU ENTRETIEN AVEC JEAN-LUC NANCY (II) NOTRE GÉNERATION LUMIÈRES D'UNE NOUVELLE HUMANITÉ CLEF DE RE FÔRET DE SOMMEIL CEREMONY

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INTRODUCTION À LOW LIFE

La communauté ou quelque chose comme ça

Par Santiago Fillol et Nicolas Klotz

Low Life sera un film sur la jeunesse, sur les espoirs, et la perte des espoirs, d'un groupe de jeunes sur le point de se pencher sur la vie adulte. Le dernier et le plus terrible portrait de cette 'colossal youth' a été offert par Bresson dans Le Diable probablement (1977). Plus tard nous resteront des images très intenses de ses restes, comme dans Les Amants réguliers (2005) de Garrel. Le Diable probablement est l'obscur legs que Bresson nous a donné en héritage : ce sont des images à assumer, pas pour les archiver dans une cinémathèque prodigieuse, mais pour essayer que les corps engourdis de ses jeunes se reconnectent avec le présent qu'ils ont abandonné.

Vers le début de ce film, Charles, le protagoniste bressonien, assistait à un meeting politique où l'on proclamait à tue-tête la « destruction » de tout. Charles demandait « détruire quoi ? Pour quoi faire ? » et les voix des militants le faisaient taire. Parmi les cris, Charles susurrait faiblement, « notre seule force... », « notre seule force ... » , et les gens lui ordonnaient de se taire. Et il se tut. Plus tard il finira par se suicider lâchement, assisté par un camarade héroïnomane qui accepte de lui balancer deux balles dans le cimetière du Père Lachaise en échange d'argent. Voilà la vision de la jeunesse que Bresson nous a laissé en testament. Une jeunesse sans « en avant » en vue, incapable de mettre en œuvre des mots qui allumeraient une révolte ; incapable de mettre en œuvre des mots qui permettraient la consommation de la vie. Low Life est né de ces ruines : et un de ses protagonistes s’appellera aussi Charles...

Ce nouveau Charles perd l'amour de sa vie au début du film: Carmen, sa copine, est tombée amoureuse d'Hussain, un étudiant afghane, qui rentre dans la petite communauté d'universitaires que forment Charles, Carmen et leurs copains. Un groupe d'étudiants politisés, qui essaient d'empêcher les expulsions policières d'un groupe d'Africains qui squattent une maison dans la ville de Lyon. Entre les révoltes, Charles perd l'amour de sa vie, mais garde son amour pour elle. Ce sont des gestes de résistance, soutenus à contrecœur.

Carmen et Hussain vivent un amour fou, menacé par la perte du visa de Hussain et par la peur de Carmen de que son nouvel amour soit arrêté lors un contrôle policier... L’État français se met dans leurs draps et dans leurs corps. Les jeunes se cachent, ils commencent à vivre une vie clandestine, à créer des formes de vie qui rivalisent avec l'État, qui protègent, comme Charles, leurs gestes de résistance les plus intimes. Mais comment on filme la révolte sans tomber sur ses topiques, et sans l’assassiner cyniquement comme aux meetings du terrible diable bressonien? Comment la faire présente sans la représenter? Comment construit-on une expérience de révolte dans la jeunesse d'aujourd'hui, dans la France de Sarkozy ?

Hussain, qui essaie de renouveler ses papiers pour continuer à étudier en France, reçoit une notification terminale : sa pétition a été dénié, et au lieu d'un visa il reçoit une OQTF (obligation de quitter le territoire français) . C'est un papier maudit qui lui brûle les mains. Hussain ne sait pas quoi en faire. Il regarde le sac, nous ne savons pas s'il veut le voler : la dame dit au revoir à son mari, est distraite un instant et Hussain glisse, discret, l'OQTF dans le sac. Le papier maudit a changé de mains, il a commencé sa circulation. La femme paie et s'en va. Quelques secondes plus tard elle meurt. Le réel produisant des effets de fantastique et vice versa. Ce mécanisme fantastique commence à se répandre comme une traînée de poudre souterraine, qui traverse Low Life : beaucoup de policiers commencent à mourir de façon mystérieuse... personne ne sait trop bien qu'est-ce qui leur est arrivé. Mais tous ces morts ont dans leurs poches les papiers officiels d’expulsion du territoire français. Les OQTF viennent de Sarkozy. Le mécanisme fantastique qui permet à Hussain de dérouter ce terrible destin vient de Night of the Demon de Jacques Tourneur (où le sataniste Dr. Karswell glissait un parchemin avec des inscriptions cryptiques dans la poche de quelque victime distraite, en le condamnant à la peine de mort). Les Klotz prennent le mécanisme fantastique et lui changent son usage. Ils le profanent. Profaner implique rendre disponible un espace qui avant était indisponible. Profaner implique doter d'une nouvelle fonction quelque chose qui n'avait pas prévu sa possible réappropriation : les OQTF de Sarkozy, rendues à ceux qui les légitiment avec leurs votes. Ceci n'est pas une supercherie. C'est un petit attentat sur cet imaginaire. Le fantastique dans les mains de ceux qui n'ont plus qu'une OQTF dans la main.

En France il y a une sorte de phrase toute faite, de topique en apparence banal, qui souvent se réalise bien plus que ce qu'il faudrait : « le documentaire est une chose des pauvres, la fiction est une chose des riches » .C'est un topique. Et, comme face à tout topique, plutôt que de se questionner sur sa banalité, il faudrait mieux s'interroger sur sa vigueur : une infinité de films me viennent à l'esprit qui font le portrait du prolétaire ou de l'exclu dans sa condition d'exclu. Au niveau de l'imaginaire, ça fait qu'un Noir exténué par son travail, quand il en sort et passe au cinéma (s'il va au cinéma), continue à travailler, encore, à l’écran. Ça a l'air d'un échange injuste : des archétypes qui font des heures supplémentaires, dans l'imaginaire aussi. De la plus-value sur les archétypes. Low Life vise directement sur ce flanc : donner aux déplacés les armes du genre fantastique, pour provoquer un réenchantement des mécanismes du pouvoir et de l'expulsion, depuis les archétypes du cinéma.

Je crois qu'ils prennent le taureau par ses cornes imaginaires. Comme Charlotte, comme Godard : une histoire du cinéma, en dérangeant un imaginaire de l'Histoire, dans la salle de cinéma. Ce n'est pas une bouffonnerie tarantinesque après coup. Le cinéma ne change pas l'histoire, mais il peut gêner un peu un imaginaire trop présent.

Low Life est structuré en quatre chapitres. Nous avons demandé à Nicolas et Elizabeth de nous raconter leurs sensations les plus intimes sur chacun des chapitres qui constituent leur nouvelle œuvre. Les chapitres s’appellent : 1) La communauté ou quelque chose dans le style , 2) Les amants, 3) Le diable est mort de rire, 4) Low Life. Ils l'ont fait en échangeant leurs rôles habituels : cette fois-ci Nicolas écrit, et Elizabeth a édité un atlas avec les images essentielles du film. Les deux sont en train de terminer le montage de Low Life ces jours-ci. Leurs mots, tout comme le film, n'ont pas la distance des conférences de presse des festivals : ce sont des images et des sensations fraîches et récentes. Ce sont des notes de leur imaginaire, plus que des synopsis descriptifs.

Santiago Fillol

Traduit de l'espagnol par Miguel García

1) LA COMMUNAUTE OU QUELQUE CHOSE COMME CA

Nicolas Klotz : Quand Elisabeth commence à écrire un film, je ne m’en rends jamais compte tout de suite. Pendant quelques mois, elle ne change rien à sa manière de vivre. Et puis soudain je m’aperçois que quelque chose a changé. Elle mute, son regard, ses paroles, son rythme, se transforment. Elle est habitée. Pas par le film, par une histoire, ou des trucs de scénario. Mais par une sorte de communauté bizarre avec laquelle elle discute de beaucoup de choses, avec laquelle elle sort la nuit, avec laquelle elle dort. Elle vit avec cette communauté dans le réel avec des personnes qu’elle rencontre et dans son imaginaire qui se charge peu à peu du film. Bientôt c’est tout un peuple invisible qui habite son corps, qui entre et sort d’elle, qui flotte autour de son visage, la réveille dans la nuit pour parler avec elle, à travers elle. Je le sais maintenant, Elisabeth est une médium. Une médium très lucide et très concrète. Alors pendant qu’elle écrit, je photographie les fantômes qui lui rendent visite avec toutes sortes d’appareils photo – chambre 5x4, Polaroïd, Holga, Rolleiflex, Olympus numérique… - jusqu’à ce que le tournage commence, où d’autres fantômes viennent nous aider pour la lumière, le son, l’organisation, l’argent.

Elisabeth Perceval : Y aurait-il une résonance secrète entre le suicide du Charles de Robert Bresson et la mort du jeune homme qui s’est immolé en Tunisie ? Peut-être, en tout cas l’intensité d’un geste fatal qui fait trébucher l’histoire. D’un côté la révolte qui chasse la peur du dictateur, de l’autre, le désespoir après l’échec de ce joli mois de mai 68 ; quelque chose d’un héroïsme désespéré qui étrangement nous dit qu’il ne faut jamais renoncer. L’élan obstiné, amoureux, de Charles ressuscité dans Low Life, donne vie à la communauté des personnages, qui forts de leurs désirs, combattants de l’amour, veulent déjouer les diableries de l’histoire qui manoeuvrent en douce. Ils le savent, quelque chose du monde est foutu, fini, usé jusqu’à l’écoeurement. La communauté de Low Life, inquiète, tourmentée, marche sur les ruines d’une guerre que personne ne voit, mais qui est là, cachée. Alors ils ont de l’avance et leur bataille à mener est intérieure, implacable, cela a avoir avec leurs désirs. L’amour est menacé de toutes parts et l’on voudrait nous faire croire qu’il n’existe plus ?

2) LES AMANTS

NK : Ce qui m’intéresse le plus au cinéma aujourd’hui, ce sont les acteurs. Je veux dire, ceux qui sont devant la caméra. Leurs corps, leurs gestes, leurs paroles, leurs silences. Le fantastique commence là. Que se passe-t-il devant la caméra ? Que se passe-t-il dans le corps et dans l’imaginaire de celui qui regarde ? Que se passe-t-il dans l’air ? Low Life est un film sur l’état amoureux. L’état amoureux qui rivalise avec l’Etat Policier. Mais filmé de l’intérieur, depuis cette région du monde que Hussain et Carmen appellent Low Life : « Après l’amour, nous nous glissions avec plaisir dans la peau du dormeur… Et dès que j’ouvrais les yeux le monde m’apparaissait sans joie, tellement vieux ! Usé jusqu’à l’écoeurement… Très vite on replongeait dans ce monde sensible, heureux, où tous les hommes dorment dans l’égalité du même sommeil… Où un dormeur vaut n’importe quel dormeur, et cet endroit du monde, nous l’appelions Low Life ». Les seules questions de mise en scène qui se posent alors pour moi sont : avec quels acteurs, dans quels espaces, dans quelle lumière, et de quelle manière d’assembler les plans ? C’est un film sur la révolte qui vient, un mouvement aussi puissant que celle des corps qui basculent dans sommeil ou dans la mort ; mais aussi, qui sortent du sommeil ou de la mort, à nouveau dans la vie.

EP : Le désir d’écrire une histoire d’amour aujourd’hui remonte au printemps 1977 ; une rencontre (amoureuse) avec le Charles du Le Diable probablement, rencontre comme il en existe avec une œuvre littéraire. Ce jeune homme, Charles, beau comme un ange, se suicidait au Père Lachaise. Je recevais en plein cœur la violence désespérée de ce geste, qui allait devenir, annonciateur d’un désastre à venir. Une malédiction, un envoûtement qui jusqu’à nos jours fait son travail de mort parmi la jeunesse. Pendant toutes ces années, le film est resté là, tapi dans ma mémoire, et une sorte de dialogue s’est poursuivi avec les personnages. Mes enfants, et leurs amis avaient maintenant l’age des personnages du Le Diable probablement et le monde dans lequel ils entraient était encore plus désespérant qu’en 77… La société a cessé de se projeter vers l’avenir, le sens de l’histoire a été suspendu, mais la génération de Low life sait que si une histoire doit reprendre ce sera autrement… Ils sont sortis de la bulle démocratique, humaniste dans laquelle nous étions confortablement installés… Je suis donc retournée sur les traces de Charles, il était toujours là, étendu dans l’allée du cimetière. Dans Low Life, Charles ne pense toujours pas que la vie vaille la peine d’être vécue. Comment supporter le départ de celle qu’il aime. Mais Carmen ne l’a pas quitté, c’est l’amour qui n’est plus là dit-elle. Allongé dans l’eau au fond d’un bassin, Charles veut mourir. A l’autre bout de la ville, elle, pense à lui. Pendant que l’eau lui rentre dans les poumons, il entend la voix de Carmen lui dire les seuls mots qui pouvaient lui donner envie de vivre. C’est peut-être cela le cinéma, une parole prononcée, la durée d’un plan, pour qu’on ait le temps de voir, de sentir, d’entendre. Redonner envie de vivre ? Il faut y croire lorsqu’il n’y a plus de dieux à qui adresser nos prières.

3) LE DIABLE SE TORD DE RIRE

NK : Au départ, il y a Le Diable Probablement de Bresson, il y avait aussi un peu, Les Amants Réguliers de Garrel. Mais le diable de Bresson est plus fort que l’opium de Garrel, plus fort que 68. La jeunesse vient de loin, elle est une force antique qui s’exprime entièrement dans le présent. Chaque jeunesse fleurit sur les ruines des jeunesses qui l’ont précédée. Mouvement sans fin qui, depuis la Grèce Antique jusqu’à la Tunisie aujourd’hui. Mouvement par lequel passe toutes les révolutions, qu’elle soient amoureuses ou politiques. Un des principaux défis du pouvoir, de n’importe quel pouvoir qui veut maintenir sa domination pour ne pas disparaître, est de désamorcer cette puissance antique de la jeunesse qui ne peut que grandir en le renversant. Enorme travail de propagande, de sape, de destruction, avortement forcée des désirs, de la croyance en l’avenir. Un sort, un envoûtement, lancé contre les jeunesses du monde entier, pour que des cadavres d’hommes trop vieux pour encore supporter la vision de la beauté de la jeunesse, puisse continuer à sucer la force vitale du monde. La guerre qui vient sera celle de toutes les jeunesses de l’Histoire contre les cadavres de l’Histoire qui se maintiennent artificiellement en vie grâce au capitalisme contemporain. Et il ne faut pas avoir peur du diable quand il se tord de rire.

4) LOW LIFE

NK : Film Socialisme marque pour moi la fin de « la mort du cinéma ». Je suis sorti de ce film l’année dernière à Cannes rempli d’une joie incroyable. La fin de la mort du cinéma, c’est très intimement la fin du passage obligé par la pellicule. Ça fait 10 ans qu’Elisabeth et moi explorons la dv à travers une série de films qui s’appellent Dialogues Clandestins. En un premier temps, c’était le rapport à la parole qui s’était transformé. Et maintenant c’est la couleur. Nous avons tourné Low Life avec une Canon 1D. Une greffe-prototype assez lourde construite par un ami qui ressemblait plus à une table de DJ qu’à une caméra, ou alors à une version mutante d’une vieille Mitchell. C’est la première fois que j’ai eu autant de plaisir à filmer la couleur. C’est quelque chose que j’avais entraperçu sur Zombies que nous avons tourné il y a deux ans en DV, sans lumière, avec seulement un réflecteur et un bandeau. Mais que j’ai poussé beaucoup plus loin ici car je me suis rendu compte, contrairement à ce que je croyais, qu’on peut construire une lumière pour chaque plan, avec des projecteurs, des lampes, des sources, en oubliant complètement le 35mm. C’est encore très mystérieux pour moi. C’est comme si la couleur était dans l’air. Est-ce que la couleur peut générer des émotions aussi palpables que les personnages ? Si dans la peinture, tout, en fin de compte, habite la couleur, les couleurs – ciels, personnages, regards… - en est-il de même au cinéma ? Les personnages seraient des fantômes de couleur, un ensemble de couleurs qui s’étalent sur l’écran d’où sortent un regard, une voix. Des couleurs qui ont une durée, une matière, du mouvement, du son. Si La blessure et La question humaine étaient une approche particulière de la parole, Low Life est traversé de part en part par la couleur. La parole qui déborde, subverti, la psychologie / la couleur qui subvertit le réel, le rapport au 35mm. Je suis très matérialiste avec notre travail. Je n’aime pas trafiquer les couleurs, tout ça, mais là, c’est autre chose, que je ne sais pas encore définir. Ni 35mm, ni vidéo, plus proche de la peinture, du geste de peindre avec un appareil photo et des objectifs Zeiss.

EP : La matière de nos films est faite de cet entrelacement de paroles et d’images intimement tissées. Le texte participe du mouvement du film, circulant d’un corps à l’autre, provoquant les évènements, les états. Dans Low Life, il se produit comme un glissement, un lien sensible entre la prise de parole politique et la déclaration amoureuse. Cette résonance secrète se loge à l’endroit le plus intime des personnages ; là où se prend le risque, d’un coté comme de l’autre, de l’ engagement amoureux mais aussi de l’intensité de la conviction, de l’enthousiasme politique. C’est l’aventure obstineé de l’amour, l’événement de la rencontre qui annonce le mouvement de l’Histoire. La parole dans Low Life, déborde, bouleverse le personnage, et met en pièce la psychologie. Le souffle brulant de la fête rassemble la communauté, dégèle des passions nouvelles, d’autres connaissances… La fête, lieu sacré, capable de rivaliser avec l’Etat et son arsenal de lois maudites. La fête qui fait la nique aux passions tristes d’une société qui hait sa jeunesse.

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