DÉBUT

AVANT-APRÈS

APRÈS-AVANT

PRESSE

Les «nuits noires» de Locarno

Par Ludovic Lamant

On est rentrés rassasiés du festival de cinéma de Locarno, trait d'union helvète entre Cannes (en mai) et Venise (en septembre), clos le 14 août. La deuxième édition proposée par le Français Olivier Père s'est épanouie dans un éclectisme délicieux, entre blockbusters américains (Cowboys et envahisseurs, Super 8) et radicalité catalane (deux films d'Albert Serra), intégrale Minnelli et armada française (pas moins de cinq films au fil des deux compétitions, en plus de la présence d'Isabelle Huppert et Gérard Depardieu).

Et plus le festival ouvrait les tiroirs, et multipliait les entrées, plus une ligne de fond s'imposait. Au moment où des émeutes secouaient la Grande-Bretagne, et les Etats-Unis perdaient leur note suprême sur les marchés financiers, Locarno a décrit, cette année, un monde au bord du gouffre. Depuis cette petite ville chic de Suisse italienne, en bord de lac paisible, on a pensé la catastrophe, et les moyens d'y échapper. On a aiguisé nos armes.

Hashoter, de l'Israélien Nadav Lapid, imagine une bande d'activistes révoltés contre les inégalités qui rongent Tel-Aviv aujourd'hui. Les Chants de Mandrin, du Français Rabah Ameur-Zaïmeche, suit le quotidien de contrebandiers héroïques dans la France du XVIIIe siècle, à la veille de la Révolution. Dans El Estudiante, de l'Argentin Santiago Mitre, un militant finit par dire «non» aux magouilles, passe-droits et fausses promesses qui plombent le milieu universitaire à Buenos Aires. Quant à Fernand Melgar, son Vol spécial documente les conditions de détention d'étrangers qui se sont vu refuser, en Suisse, leur demande d'asile, et attendent l'avion du retour.

Une ambiance de fin de règne et de ruines, que Low Life, film de Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval, présenté en compétition internationale, mais oublié du palmarès (lire sous l'onglet Prolonger), a sans doute restitué avec le plus de puissance. Les lecteurs attentifs de Mediapart s'en souviennent peut-être: le quatrième long métrage du couple Klotz/Perceval (après, entre autres, La Blessure et La Question humaine), est en chantier sur le site, depuis 2008 (on lira ici un texte de préparation, au moment de l'écriture du scénario, un portrait de l'un des comédiens principaux, ou encore, là, un reportage sur le tournage, à Tours).

A l'image des trous noirs qui s'emparent par instants de l'écran, Low Life, récit d'une passion amoureuse impossible, entre une activiste française et un sans-papiers afghan menacé d'expulsion, est un film travaillé par l'obscurité. Un film de nuit, comme il y a des oiseaux de nuit, majestueux et difficiles à approcher. Le temps du film est calé sur l'avancée de cette nuit noire et politique, tout à la fois territoire du complot (pour inventer les révoltes à venir) et royaume du sommeil (pour reprendre ses forces, retrouver son souffle). On y avance pieds nus, les chaussures à la main, au bord du gouffre.

MAGIE NOIRE

Parmi les personnages les plus stupéfiants du film, Julio est un adolescent originaire d'Haïti. Sans-papiers, il vient de subir un examen à l'hôpital, qui lui aurait appris qu'il est deux ans plus vieux que ce que prétend son certificat de naissance. Pétrifié par cette nouvelle, incapable de quitter le lit, il lâche, convaincu d'avoir été envoûté lors de son séjour à l'hôpital: «Cela m'a fait comme un incendie dans la tête.» Des éclats de lumière dans l'obscurité.

Low Life circule entre les feux et les ténèbres, entre le délabrement et l'utopie, entre la destruction et le devenir. C'est un portrait d'une génération née «dans la catastrophe», et qui tente de résister. De construire ce low life, ce «monde sensible, heureux, où tous les hommes dorment dans l'égalité du même sommeil». «On en reviendra aux nuits noires», promet Djamel (Michael Evans), l'un des meneurs du groupe, sans que ses amis y croient tout à fait.

Au cœur de ces ténèbres s'arme une guerre civile, qui fait basculer le film en terrains fantastiques. Une «guérilla vaudou», selon les mots de Klotz et Perceval, où des jeunes, victimes de décisions administratives qu'ils refusent, s'affrontent avec la police, en leur lançant des «forces de mort». Malédictions, sorts et rituels vaudous, le film tend une hypothèse passionnante, à la veille d'un scrutin présidentiel en France, et qui poursuit le spectateur bien après la projection: la politique agirait comme de la magie noire, et l'on discourrait en politique comme l'on jette des sorts. Par exemple en stigmatisant des étrangers.

Bien sûr, les réalisateurs ont choisi leur camp, et filment ces révoltés comme des héros. Voir les contre-plongées qui magnifient ces vaincus de l'Histoire. Voir les incessants déplacements des personnages que la caméra épouse irrésistiblement. Ecouter, aussi, les mots qu'ils prononcent: leur langue, sombre et littéraire, que l'on n'attend pas forcément dans la bouche de ces jeunes activistes, est l'une des merveilles de ce long métrage («Tirer les choses de l'habitude, les déchloroformer», écrivait Bresson dans ses Notes...).

Low Life tente ainsi de prendre le relais d'autres films marquants sur la jeunesse, du Diable probablement (1977) de Bresson (l'un des personnages clés de Low Life ressuscite explicitement le Charles révolté du film de Bresson, qui se suicidait), aux Les Amants réguliers (2004) de Philippe Garrel, passant par les films de Jacques Tourneur (dont La Féline, en 1942, pour le fantastique et le retour des morts). Au terme d'un final émouvant, on ignore si les personnages parviendront à fabriquer pour de vrai l'utopie qui les habite. Mais à défaut, Low Life, le film, dessine pour le spectateur un territoire neuf et risqué, tourné en numérique, dont chacun peut/doit s'emparer. Pour patienter avant la sortie en salles, un site mêlant entretiens, vidéos et montages critiques, vient d'être lancé.

15 août 2011

    Un projet web développé par l'Association Lumière / A web project developed by the Association Lumière /

Un proyecto web desarrollado por la Asociación Lumière. Facebook / Twitter. Contact: presse@lowlifefilm.com