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Lumières d'une nouvelle humanité

Par Arnau Vilaró i Moncasí

Le regard ébréché de Charles, la terre tremble. Appuyée sur le mur, Carmen est sortie du corps de Charles et pourtant il sent encore la voix de Carmen chaque nuit. Les deux perçoivent la même chose : la guerre. Charles est le germe du Charles mort dans Le diable probablement, qui maintenant a traversé le mur du cimetière. Carmen devra naître de la même mort, mais elle le fera de l’intérieur, depuis la révolte même et avec la même peur ; elle sera la nouvelle Antigone. Il est l'ombre, elle le visible. Mais tous les deux, des corps avançant en même temps, poussés par leur séparation.

ET AUJOURD'HUI QUI DIRA QUOI ?

« Dehors quelque chose se rapproche. Quelque chose qu'on a voulu oublier et qui n'est pas l'amour, mais son absolu contraire ; ce n'est pas cette histoire, mais le monde avec l'Histoire »

Hussain, à propos du silence à Hölderlin

Parle une troisième génération qui hérite de la mémoire de la guerre civile. Une génération à laquelle on a appris à croire au bonheur, à l'amour et à l’éternité pendant qu’elle sentait la douleur, la souffrance et la mort. Que reste-t-il de ce qui est détruit ? De toutes les luttes, de tous les échecs? De toutes les croyances ? Il reste un espace vide de sensibilité, là où la barbarie a supprimé l'homme. Où, finalement, l'homme a voulu se séparer du monde comme ordre, comme hiérarchie, pour demeurer seul en relation avec lui-même. C'est l'espace d'une séparation de l'homme produit par l'homme. Jean-Luc Nancy parle de cette façon d'une nouvelle humanité, où il est nécessaire que le sens pour percevoir le changement ne soit pas effectué à travers la politique, mais à travers l'art et la pensée, et depuis les rapports humains qui un jour ont cru en une nation, un peuple, une communauté. Dans cet espace la démocratie doit trouver sa place, sa loi, mais celle-ci ne doit pas être absolue, mais consciente de sa propre limite.

Peut-être de cette conscience de la limite s'approchait Simon dans La Question Humaine quand, en évoquant depuis la parole l'état de défécation, de vomissement, d’urine et de sueur du corps, de tous les corps, de toutes les pièces de la multitude de corps qui bougent en masse et qui forment l'humanité, l'image montrait un trou noir. Nous sommes un corps et nous sommes la matière que le corps forme ; c'est la seule chose qui n'admet pas de négation et, par conséquent, le seul espace depuis lequel nous pouvons partir. Mais où marche ce corps ? Comment le reconduire ? Comment ouvrir ses yeux au trou noir ? Et finalement, comment faire tourner la tête de l'Ange de l'Histoire pour lui montrer l'avenir ?

C'est celui-là le moteur et la (pré)occupation d'un travail de plus de trois ans, qui est né dans le sein d'Histoire(s) du cinéma, de l'essai de comprendre le cinéma avec le monde et son histoire, de l’inquiétude du savoir, depuis le présent, ce que le cinéma sera, comme à son époque la génération du 68 l'a fait. Aux origines de ce travail on trouve Camille, le corps qui perçoit sa destruction, qui ressent à l’intérieur un tombeau, un espace dont en étant dans la partie la plus interne elle n'est plus elle-même, un espace qui n'apporte plus de vie ; et pourtant, c'est dans cet espace que son corps tient et la maintient en vie. Le corps devra prononcer, comme les mots de Hamlet, d'Ophélie, d'Electra, le désir de faire partie des mêmes veines, d'être la merde du même corps. Ils le traiteront de malade, de fou, il devra subir une claque, une bourrade, le cri le plus hypocrite : « Ta gueule! » Le corps devra (re)naître, blessé, maltraité, incompris, sans pouvoir renoncer à la question sur son identité, sur son destin. Il s’appellera Carmen. C'est la seule chose qu'il sait. Le personnage voudra savoir qui il est et par où il ira, mais il aura appris, parmi les trous de sa mémoire, quelques images. Il demandera de la pitié : « reconnecter des choses, faire des reconnections, de ma main à mon cœur, de mon cœur au présent, de mon présent à l'histoire » pour éviter la même fin de Charles dans Le diable probablement. Et une main le conduira vers cet état de sommeil, en le levant de la mer, où il était tombé depuis la branche d'un arbre, pour essayer de se suicider, pour respirer. Carmen sera guidée par l'ombre d'une image, sera le corps d'un zombie et n'aura jamais la plénitude d'une image.

Nosferatu (F.W. Murnau, 1922) / Low Life (N. Klotz et E. Perceval, 2011)

« Cet homme qui criait dans sa solitude »

Les protagonistes de Low Life sont un groupe de jeunes. Parmi eux il y a de l'amitié, qu’ils transmettent à travers le contact, la parole, l'amour. Nous rentrons dans leur espace. Nous écoutons leur musique. Ils parlent d'art, de politique, d'études. Ils dansent, boivent, sourient, crient. Ils se réconcilient et dorment ensemble. Ils existent, en égalité, dans le même monde dans lequel ils pensent et ils ont besoin de changer. Ils nous apprennent que ce qu'ils vivent ensemble n'est pas fait pour oublier l'extérieur, mais pour en parler davantage ; que ce n'est pas fait pour éviter la solitude, mais pour la ressentir encore plus et comprendre mieux la relation avec la communauté : ne pas crier pour réveiller ceux qui dorment, mais pour réveiller celui qui réalise le cri et le faire sortir de sa captivité. C'est l'histoire de « cet homme qui criait dans sa solitude ». À la force du corps présent, dans le temps, dans l'espace, on ajoute la force du sortilège. C'est cette force que ressent Carmen sur les visages qu'elle photographie dans le métro, dans la rue, dans les maisons squattées, dans les hôtels pourris... en eux les regards révèlent une guerre cachée, la même guerre civile que Charles sent sous ses pieds. Le plus réel se conçoit dans un monde souterrain. Les charges policières arrivent à La Guillotière pour effectuer l’évacuation du local squatté ; les jeunes barrent le chemin aux policiers. La révolte commence : des coups de feu, des persécutions, des incendies, des registres. Dans la poche de Georges la police trouve des documents officiels qui empêchent la présence d'un immigrant en France. Avec les documents, un papier à moitié brûlé, à peine lisible, dont les mots annoncent une malédiction. Quelques secondes après l'avoir lu, un lieutenant mort. Le sortilège, cette voix lointaine qui provient des rituels que Julio adresse au dieu Bison, est en faveur de la communauté. Comme cette voix, parmi la communauté, un acte de croyance surpasse la loi : l'état amoureux - « Je proclame l'amour ! Personne ne peut nous prendre ça ; le reste c’est la mort » -et avec elle, l'expression artistique, la révélation poétique - « la poésie nous rappelle que les choses pourraient être autrement... Et nous fait comprendre le monde d'une autre façon ». L'art est le seul acte de résistance qui peut vaincre la mort, confesse la voix de Deleuze en citant Malraux dans les Dialogues clandestins. Comme la parole dans le cinéma de Straub; comme la musique dans Bach. Low Life avance aussi dans ce sens, et Charles et Sophie le disaient au début du film : « il s'agit d'une question de vie ou de mort », disait-elle ; « j’espère trouver le territoire qui rappelle la perte des liens avec l'art », ajoutait-il.

Hussain est poète, afghan, lui aussi il a reçu le document d'expulsion ; il est le nouvel amant de Carmen ; ils se sont rencontrés la même nuit au cours de laquelle tout commence. Ensemble, ils vivent un amour fou qui peut nous aider à comprendre la vie en commun de l'abandon et l'attirance vers le monde extérieur qui expose la communauté. Leur amour se soumet à la compréhension, depuis le sensible, de l'étrange rapport avec la catastrophe, en continuant, comme les autres, la danse sous le trou noir. Ils appelleront Low Life l'état à travers lequel les amants arrivent à sentir la joie de vivre qui permet de dépouiller, tout en étant néanmoins physiquement présents, la tristesse, le goût de la mort et du passé. Low Life est l'espace de l'élan qui arrive de l’extérieur, grâce au sortilège ; ce n'est pas un lieu plus bizarre que la réalité extérieure ; c'est le lieu qui réunit un groupe de jeunes dans un rêve que tous partagent. Low Life est imaginé par Elizabeth « sous la lumière de l’été, qui dilate le corps et en même temps le fait plus léger » ; la lumière qui construit l'image et la rend évanescente ; la lumière qui montre le visible pour démontrer l'invisible. Carmen et Hussain ne peuvent voir la lumière que pendant la nuit, car c'est à ce moment-là que la lumière ne contrôle pas, quand les corps sont le plus proche et éclate le rêve collectif. Quand chaque corps se sépare de son âme, en ressentant la solitude, pour rester à côté de l'autre. Alors on se souvient de L'Amour fou, de Rivette, quand Claire enregistrait sa voix dans un magnétophone, dans l'essor d'une expérience limite avec Sébastien, séparation présente aussi chez Resnais, dans Hiroshima, mon amour, au moment où Ella se regardait dans le miroir et l'oubli de l'amour impossible de Nevers réapparaissait. Ce sont deux exemples d'un vieux cinéma français duquel Low Life hérite de la même exploration, mais en ajoutant le côté plus viscéral de la mémoire, plus optimiste malgré son obscurité, le sortilège, quelque chose proche du cinéma de Desplechin, qui arrachait aussi d'entre les morts -La Vie des morts-, de la recherche d'un passé oublié -l'exploration du crâne dans La Sentinelle-, pour arriver à ensorceler l'amour -sur le visage d'Emmanuelle Devos. Dans Low Life la voix se sépare dans l'expérience du rêve pendant que les amants restent éveillés ; la voix de l'un anticipe celle de l'autre, l'autre sait comment continuent les mots du premier. La parole, ce qui a été ajouté au cinéma des origines est, paradoxalement, ce que les cinéastes revendiquent comme l'espace dans lequel a eu lieu la mort du cinéma (de l'humanité, et de son histoire) : « la parole est fondatrice dans le rapport humain », nous dit Nicolas, et il ajoute : « les images ouvrent, elles permettent d’entendre la parole ». Qu'est-ce qu'il devrait y avoir, alors, dans cette parole ? Le cri dans la solitude qui évoque la silencieuse parole de l'autre. Charles et Carmen ont sûrement trouvé aussi cette expérience quand ils expliquaient l'histoire de l'homme qui criait dans sa solitude. Après la fuite obligée de Hussain on ne sait pas où, Carmen partira elle aussi. Charles la suivra. Les deux pénétreront dans la même forêt, à la rencontre d'un nouveau sortilège qui puisse les aider à vivre, car dans la forêt il y a le fantastique, là où il n'y a pas de contrôle. C'est pour cela que l’on continue à marcher pendant que l’on continue à danser. Avec des chaînes.

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