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ACONTECIMIENTOS 2013

BERNARD EISENSCHITZ

 

 

 

Se Eu Fosse Ladrão… Roubava, (Paulo Rocha, 2013)

 

Une fois de plus, je vois qu’il est impossible d’avoir une idée seule du cinéma. Le choix d’un individu ne coïncidera jamais avec celui d’un autre, la lecture du Senses of Cinema World Poll ou des préférences des critiques américains le confirme. Pourtant, autant que se multiplient les possibilités, autant il me semble que les attaches de « mon » cinéma avec ses origines restent très fortes. Les uns restent fidèles à cette idée, tellement diffamée et qu’on dit passée de mode, et la portent à un point d’incandescence et de pureté : Straub, Bertolucci, Garrel, Hong ; les autres explorent d’autres allées de cette conception : Rodrigues, Di Costanzo, Rocha Paulo, Narboni Louise. Donc, par ordre alphabétique :


Après un rêve (Louise Narboni)

O corpo de Afonso (João Pedro Rodrigues) et A ultima vez que vi Macau (João Rui Guerra da Mata, João Pedro Rodrigues)

Fifi hurle de joie (Mitra Farahani)

Haewon et les hommes (Hong Sang-soo)

L’intervallo (Leonardo Di Costanzo)

Io e te (Bernardo Bertolucci)

La Jalousie (Philippe Garrel)

Rumeurs de guerre (Soussaba Cissé)

Se eu fosse ladrão… roubava (Paulo Rocha)

Un conte de Michel de Montaigne (J-M Straub)


Si je ne m’étais pas tenu au chiffre dix (avec un bis), j’aurais ajouté quelques « boucles » dans le temps, comme le libanais 74 La Reconstitution d’une lutte (Rania et Raed Rafei), et dans le roman familial : Bloody Daughter (Stephanie Argerich), Carta a un padre (Edgardo Cozarinsky), Muisteja (Peter von Bagh)…

Impossible en tout cas de ne pas compléter cette liste par une programmation : Planète Marker, au Centre Pompidou, le film-à-cent-titres de l’année pour beaucoup de spectateurs, last but not least quand la projection publique a fait la preuve de certains, qu’on prétendait réservés à des sites ou à des expositions : L’Ambassade, Quand le siècle a pris formes, Berlin ’90 ou Stopover in Dubai. Ce dernier, un des plus beaux de Chris Marker, projeté pour la première fois en salle, bafoue toutes les idées reçues, sur lui et sur le cinéma, sur le réel, la mise en scène, le found footage, et ainsi de suite.

D’ailleurs, que reste-t-il des idées reçues, de la fiction ou du documentaire, etc., devant les plus belles renaissances de cette année : des films muets qui font éclater toutes les lois avant qu’elles ne soient établies ?

Berg-Ejvind och hans hustru (Les Proscrits) (Victor Sjöström, 1917)

The Half-Breed (Allan Dwan, 1916),

restitués sur pellicule et que complète, pour cette time capsule, la sortie en salle de In the Land of the Head Hunters (Edward S. Curtis, 1914) (malheureusement dans une restauration et un accompagnement musical peu satisfaisants). Sans oublier la belle restitution en 4K de Fantômas (1913).

Ainsi, alors que Straub poursuit la révolution griffithienne et filme la lumière du soleil dans les feuilles, on peut apercevoir, cent ans après, la présence d’un cinéma multiple, aussi riche de promesses que le Griffith de The Mother and the Law et du Pauvre Amour, mais dont les pistes ont été souvent négligées. Le film de Sjöström répond par avance au « Quel bonheur d’avoir tué nos enfants » de Buñuel treize ans plus tard, celui de Dwan a pour héros un bâtard entouré de racistes quotidiens, le chef d’œuvre d’Edward S. Curtis s’installe de plain-pied dans l’imagination des Indiens d’Amérique du Nord. Tous trois sont, sans ambiguïté aucune, du côté des proscrits, des déracinés, des sauvages.

(Ce serait l’occasion, puisque la rédaction de Lumiere incite à élargir le choix, de penser à l’exposition d’Ahlam Shibli Phantom Home : LGBT de l’Est, pendus de Tulle, orphelins de Pologne, martyrs de Naplouse – vraiment non, je ne vois pas le rapport…)

Quant aux Ten Best, à une exception près ils sont déjà connus et mieux commentés que je ne pourrais le faire. L’exception, Rumeurs de guerre, est un premier film plein de vie, un point de vue intelligent sur une guerre annoncée et déjà là, envisagée depuis les rues de Bamako ; mais comme personne en Europe n’a envie d’entendre les habitants du Mali, il n’y a eu qu’un festival africain pour l’accepter.

Un repentir de dernière minute : deux films dont on a abondamment parlé pour l’un, vraiment pas assez pour l’autre : A Touch of Sin (Jia Zhangke), Tip Top (Serge Bozon). Rien de commun entre eux, sinon leur côté Vautrin, sinon qu’ils montrent la fraternité entre la loi et le crime, sinon que cette fois on voit la montée de l’insoutenable : dans leur monde, où la violence règne, la violence n’aide même plus.


Bernard Eisenschitz