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ACONTECIMIENTOS 2013

DAVID YON

 

 

 

Passion (Brian de Palma, 2012)

J'écris ces mots sur le clavier d'un MacBook Pro design Californie, assemblage République populaire de Chine. Et mes doigts pour faire le lien. En octobre, des centaines de personnes sont mortes noyées au large de Lampedusa en tentant de franchir la Méditerranée pour entrer dans l'Union européenne. Du témoignage des marins qui ont récupéré les corps, la vision est inimaginable. « On leur criait de se dépêcher, de résister et ils mouraient devant nos yeux, en glissant dans l'eau les yeux ouverts. » J'ai appris le drame du naufrage en lisant le journal Libération où une double page titrée « Lampedusa, le drame qui secoue l'Europe » rend compte de l'horreur, image à l'appui, et en bas à droite de cette même double page est imprimé un encart publicitaire pour Air France « Nouveau, les prix mini vous rapprochent. La France à 49 Euros », image à l'appui. Mon cerveau n'a pas réussi à faire le lien entre ces deux images. De l'altération du monde. Dans le silence, la poudre continue de se déposer à l'embrasure de mes yeux. Comment construire le négatif du monde lorsque le positif est flou ? « Croire au monde, c'est ce qui nous manque le plus ; nous avons tout à fait perdu le monde, on nous en a dépossédé. » Gilles Deleuze

J'habite à Marseille depuis deux ans. Ville mutante qui dévore ses enfants. Le quartier où je vis, un des plus pauvres de France, en plein cœur d'Euroméditerranée, se métamorphose. Tout a commencé par le rond-point, les trottoirs, la fermeture d'un jardin. L'espace public est reconfiguré pour une meilleure gestion des flux, plus de mixité sociale. Dans les musées, les institutions, on nous vend l'idée d'une ville qui rapproche les peuples de la Méditerranée. Dans un décor muséal aseptisé fait de containers peints en noir, un panneau compare la figure d'Ulysse à la figure d'un Haraga. Dans un container au large de la Méditerranée, un homme a faim et soif. « Savoir que cet homme, qui a faim et soif, existe vraiment autant que moi — cela suffit, le reste suit de même. » Simone Weil.

Et je ne sais plus.

En 2013, cette sensation aiguë de l'incarnation, de l'altérité, je l'ai éprouvée non pas devant des films, mais devant ces oeuvres de théâtre et de danse, Le pouvoir des folies théâtrales de Jan Fabre, et Ha ! de Bouchra Ouizguen. De par la répétition des gestes et des mots, les corps sont éprouvés jusqu'à ce qu'une brèche s'ouvre. Vertige. Il est question d'une prise de risque qui échappe au contrôle et mon corps est lui-même pris dans ce mouvement.

En 2013, j'ai aimé voir et entendre Perfect Life de Véronique Goël, L'inconnu du Lac de Alain Guiraudie, La Fille de Nulle Part de Jean-Claude Brisseau.

En 2013, je me suis questionné sur l'état des images et la multiplication des points de vue à l'heure d'internet, des webcams et autres caméras / écrans mobiles... J'ai regardé avec grand intérêt Redacted et Passion de Brian De Palma. Je me suis promené dans L'Ouvroir, l'île de Chris Marker sur Second Life.

Fin 2013, un film m'a mis en mouvement, Révolution Zendj, de Tariq Teguia. La tentative immense de mettre en mouvement l'homme dans la chaîne des évènements. Circulation des corps, des regards, des mots. Retracer les cartes. Nous qui désirons sans fin. Penser le politique aujourd'hui. Ce monde s'écroule. Seul le métal résiste au temps. Mesurer l'ampleur de la défaite. Rendre visible les visages. Nous sommes là, là je commence.

Le pouvoir des exigences dansait entre les feux.

Nous n'étions plus seuls.

En route.

 

David Yon, réalisateur, enseignant à l'Université Grenoble 3, co-fondateur de la revue Dérives