CANNES 2010 (3): FILM SOCIALISME (Jean-Luc Godard)

No comment (leer en español)

par Fernando Ganzo (traduction de Miguel García et Marion Abadie)

Entrée avec affirmation et sans accompagnement : il est impossible de rendre justice au travail de Godard en écrivant. Et en disant “son travail”, le “son” opère un double sens : le travail réalisé par Godard et le travail de Godard, le travail selon Godard. Car pour lui, comme pour Daney, le travail est toujours resté, très marxistement, comme une valeur. Parmi les valeurs de Godard il y a le travail, il y a la beauté, il y a le regard… tous au même niveau. Et ils exigent tous, ou je devrais plutôt dire invitent, le spectateur à répondre, à l’accompagner. Depuis maintenant, j’affirme que toute réponse négative au cinéma de Godard depuis Pierrot le fou est un signe de paresse, d’une conception de l’effort comme quelque chose de rémunérative, un signe d’acceptation du fait que les choses sont comme ça.

Godard est le plus grand exposant dans le cinéma du XXème siècle du fait que pour penser les choses il faut les penser d’une façon différente (comme Duchamp, comme Joyce). Du fait que chaque art, dans sa matière, implique une philosophie. Du fait que le langage n’est pas quelque chose qui vient par soi-même, puisque derrière les mots il y a leur sens, et leur non-sens. Du fait qu’il existe plus de personnes que les je-tu-il-nous-vous-ils et qu’ils sont le tu es moi, le nous est moi, le je à travers du nous… Rejeter, au bout du compte, l’arme publicitaire qui est notre langage, insincère, qui nous dit que nous sommes (nous sommes PC, nous sommes Mac, nous sommes Adidas) quand en réalité ils veulent dire que nous avons. Ce mensonge capitaliste est celui qui convertit l’Europe en quelque chose de dérisoire. Godard respecte le noyau culturel européen (la France, l’Allemagne, le nord de l’Italie) et le regarde depuis la périphérie méditerranéenne : Barcelone, Naples, l’Egypte, la Grèce , en établissant un voile de citations (pour dépasser le concept de collage) indistinctes, qui s’incorporent à un message qui inclut en lui-même le germe de la destruction (formelle aussi, en explosant dans une mer de formats et de textures visuelles et sonores, depuis la propreté jusqu’à la saleté la plus dépouillée) destruction, je disais, du concept même de message et de sa réception.

Car la communication est l’outil (on va dire, le dispositif) d’un outil (un langage) composé d’instruments pour ne pas voir (pour ne pas voir le mensonge): l’argent inventé pour ne pas se regarder en face, de la même façon que la vue nous fait ne pas toucher. “I can see now”, disait Chaplin, et dans une des séquences les plus belles du film, un enfant, les yeux fermés, palpe le corps de sa mère jusqu’à arriver à son visage, dans celle qui est peut-être la forme la plus juste de voir : celle de découvrir en avançant comme dans ce voyage hégélien sur une mer filmée en HD comme personne ne pourrait la filmer (et en fait la question de Godard par rapport à la mer n’est pas seulement comment l’incorporer dans une matérialité filmique, mais comment encadrer ce qui n’a pas de limites, voie par laquelle Godard, le meilleur cadreur du monde, atteint ainsi son grand rêve : détruire le cadre, qui n’existe pas tel que nous le connaissons), jusqu’à arriver à palper ce tissu qui forme la partie finale du film, composé de fragments de films et en même temps d’un seul, et qui nous emmène dans un monde où la verité est dans le mystère des mains (le travail) et des sourires (la beauté, et en fait ce voyage en bateau est aussi hawksien).

Et d’ailleurs commencer à parler de cette rugueuse oeuvre est insuffisant, inconfortable. Considérez-le comme une première pierre posée sur quelque chose qui sera plus solide dans le prochain numéro, mais avec la particularité et la nécessité de le faire dans un Cannes où les Allemands et les Italiens se promènent impoliment comme au temps de l’occupation.


     Film Socialisme
     Un Certain Regard
     SUISSE
     2010 / 101’
     réalisateur : Jean-Luc Godard