CANNES 2010 (5) : NOTES BRÈVES

Arrêtez-moi si vous croyez avoir entendu celle-là avant (leer en español)

par Fernando Ganzo (traduction de Miguel García et Marion Abadie)

Note à propos

Godard. Le cinéma n’est pas la représentation de la réalité, c’est la réalité de la représentation. Voir, Kiarostami.

Note sans propos

Avec curiosité, on peut remarquer la réinversion du processus auteuriel hollywoodien. Dans le système des studios, un metteur en scène se voyait obligé de faire des films de genre, et essayait, par ses décisions, d’introduire une forme personnelle de percevoir la réalité, sa pensée, sa vision. Aujourd’hui, dans le système des auteurs il y a des cinéastes qui essaient de faire du cinéma de genre, en annulant leur vision personnelle, au risque de nier la potentialité de leur pensée filmique en chemin. Pablo Trapero et le film noir de Carancho. Olivier Assayas et le thriller politique de Carlos. Le premier arrive au moins à démontrer une habileté rythmique à la Death Proof, et à convertir l’équation corruption + négligence dans le voile avec lequel l’Argentine se couvre aujourd’hui. Le deuxième arrive au moins à remonter une première heure et demie déplorable (avec des effets dignes d’un jeu-vidéo, avec un découpage digne des vidéos explicatives d’un jeu-vidéo), pour établir plusieurs moments d’incertitude (attention au passage de la séquestration des membres de l’OLP dans un avion) et finir en racontant avec un certain aplomb l’histoire d’un terroriste international qui termine en se trouvant attrapé, impuissant, face au réseau d’interconnections politiques. Carlos est une espèce d’Albert Serra usé, converti en playboy avec overdose d’UV, polyglotte, qui adore les armes, son corps et la révolution. Enfin, Carlos est un dieu, le superindividu, mais toute son identité finit écrasé par les bottes de ceux qu’il pensait pouvoir contrôler, devenant un homme de finances, perdant tout le sens de la lutte… rien de nouveau chez Assayas, ni rien qui aille au delà, en aucun sens, de la saga Bourne. Plus drôle est au moins de voir les relations entre le terroriste et les présidents en tout genre. Moins drôle est de voir comment, parmi les nombreuses ellipses du film (s’interroger sur quel critère a suivi Assayas pour décider de ce qui restait hors de la série ou pas est quelque chose à rester bouche bée) reste que diable a fait l’intelligence française pour négocier avec le Soudan et obtenir Carlos. Moins drôle est encore une série comme les autres, qui cherche incessamment à être une série de plus, placer la caméra où n’importe qui la placerait. Moins drôle est l’insertion de plans télévisés pour s’insérer aux faits narrés, en déterminant le récit à la Cuéntame. Essayer d’être Frankenheimer et ne pas pouvoir. Essayer d’être Mann et ne pas pouvoir. Essayer de continuer à être Assayas et ne pas pouvoir. La musique doit revenir pour nous le rappeler. En revenant sur mes lignes je remarque que je suis resté avec les mauvaises choses des six heures de Carlos, quand je pourrai être resté avec les bonnes. À continuer, alors.

Note de lumière

Todos vós sodes capitáns, ou comment une conception filmique peut se convertir en un miroir. Un groupe d’enfants d’une école de Tanger rejoint Oliver Laxe, on leur dit qu’ils feront un film. Leurs réflexions sur comme regarder, comme être vu, ou même sur qu’est ce qui mérite d’être vu ou non, toujours liées à la nature même du dispositive, nous rendent notre propre réflexion : comment nous regardons les enfants, où, et qu’est ce qu’on est en train de voir en réalité. Parce que le film en lui-même se dissipe, se reprend, se remet en question (et les coïncidences avec Aquele querido mês de Agosto sont nombreuses), sans pour autant arrêter de nous transmettre quelque chose plus que réel : les visages de ces enfants, la voix de ces personnes, le mouvement de la végétation sous le vent africain. Marcher sur les traces laissées par Jean Rouch, et à travers lesquelles ces enfants, qui au début du film jouent chaotiques, séparés, arrivent à s’aligner, s’unir, former une communauté de capitaines.

Le chemin vers la communauté de Beauvois est un peu différent. Des moines en Algérie. Le couvent est là-bas comme un poil dans la soupe. Tellement que le spectateur qui ne sait pas dans quoi il entre mettra du temps à se rendre compte que ce monastère est en Algérie. Qu’est ce qui est beau dans ce film ? Les moines, leur double identité individuelle et collective et l’affrontement que cela implique, leurs chants, le monastère (filmer comme cela un monastère aujourd’hui est un acte de radicalité. Se questionner à nouveau sur la vérité du choix l’est plus encore). Qu’est ce qui ne l’est pas? Le côté cohabitation avec l’Islam, la rencontre ou intégration des civilisations, éducative, et pourtant nécessaire pour établir les vraies questions du film. Le choix, peut-être plus puissant que jamais, car pour ces moines il est irrémédiablement lié à la vérité, et à son caractère physique. Un monastère est un lieu aussi bon que n’importe quel autre pour filmer l’amour, le corps du christ dans la peinture, et dans la musique, de Debussy –le grand tube du festival—. Peut-être que tout ça était nécessaire pour atteindre une telle beauté. Injuste, très injuste, de parler d’elle avec autant d’imprécision. On y reviendra.

Note de brouillard

Des filles en noir n’est pas le biopic des filles de Zapatero. C’est l’incursion de Civeyrac dans la très réduite liste des cinéastes qui ont su filmer avec justice l’adolescence et ses limbes. Son paradigme : deux visages dans le même plan, ou deux plans avec deux visages qui pourraient être le même, et le fondu. En noir. Il ne faut rien de plus pour parler de ce qui les terrorise, l’absence d’absolu, la médiocrité, reconnaitre qu’elles se trouvent dans un monde dont elles ne peuvent pas participer à la construction.

Vous êtes obligé de feindre un respect extérieur pour des personnes, des institutions que vous trouvez absurdes… Vous demeurez lâchement attaché à des conventions morales ou sociales que vous méprisez, que vous condamnez, que vous savez manquer de tout fondement… C’est cette contradiction permanente entre vos idées, vos désirs et toutes les formes mortes, tous les vains simulacres de votre civilisation, qui vous rend tristes, troublés, déséquilibrés… Dans ce conflit intolérable, vous perdez toute joie de vivre, toute sensation de personnalité… parce que, à chaque minute, on comprime, on empêche, on arrête le libre jeu de vos forces…Voilà la plaie empoisonnée, mortelle, du monde civilisé… (Octave Mirbeau, Le jardín des suplices)

De là à entrer dans ses rêves il reste peu, et à que Brahms exerce un miracle de pleurs, pareil.


     Carancho
     En Compétition
     ARGENTINE, FRANCE, CHILI
     2010 / 107’
     réalisateur : Pablo Trapero
     scénario : S. Mitre, M. Mauregui, P. Trapero
     image : Julian Apezteguía
     montage : E. Borovinsky, P. Trapero
 


     Carlos
     Hors Compétition
     FRANCE, ALLEMAGNE
     2010 / 333’
     réalisateur : Olivier Assayas
     scénario : D. Franck, O. Assayas
     image : Y. Le Saux, D. Lenoir
     montage : M. Monnier, L. Barnier
 
 


     Todos vós sodes capitáns
     Quinzaine des réalisateurs
     ESPAGNE
     2010 / 78’
     réalisateur : Oliver Laxe
     scénario : Oliver Laxe
     image : Ines Thomsen
     son : Albert Castro
     montage : Fayçal Algandouzi
 


     Des filles en noir
     Quinzaine des réalisateurs
     FRANCE
     2010 / 85’
     réalisateur : Jean-Paul Civeyrac
     scénario : Jean-Paul Civeyrac
     image : Hichame Alaouié
     son : F. Mereu, S. Savine, S. Thiébaut
     montage : Louise Narboni


     Des hommes et des dieux
     En Compétition
     FRANCE
     2010 / 120’
     réalisateur : Xavier Beauvois
     scénario : X. Beauvois, E. Comar
     image : Caroline Champetier
     son : Jean-Jacques Ferran
     montage : Marie-Julie Maille