CANNES 2011 (3): LA GUERRE EST DÉCLARÉE (VALÉRIE DONZELLI), WU XIA (PETER CHAN)

La bataille de Cannes: La Guerre est déclarée, de Valérie Donzelli

Par Fernando Ganzo

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Après ce qui a été dit hier au sujet des projections numériques, on éprouve un sincère plaisir quand quelqu'un bat en brèche nos arguments, nous obligeant à nous dédire avec la tête baissée. Sébastien Buchmann, l’un des meilleurs directeurs de photographie français à ce jour, sinon le meilleur, mérite tous les honneurs. Dans La Guerre est déclarée il fait des choses démentielles : tourné en numérique, projeté en numérique, le film ne renonce pas à une ambition formelle dans la façon de se servir des couleurs, de travailler la mise au point, l'obscurité, l'espace... Certains plans auraient presque pu être signés par Godard et Coutard eux-mêmes. C'est fou de penser à ce que fait Buchmann en filmant des lieux si anodins, si neutres qu'un hôpital..

Dans sa belle critique, Arnaud Hallet dit que c’est un film très simple et très rare, c'est-à-dire, très beau. Et je ne trouve pas de meilleure façon de définir ce que fait Buchmann. Je ne saurais pas expliquer comment, alors que rien n’est particulièrement souligné visuellement, sans aucune indication violente au niveau des sentiments, voir un brancard pour bébé puisse être quelque chose de si terrible et en même temps de si normal.

Oui, l'affaire est grave : un jeune couple découvre que leur fils Adam, d'environ deux ans, a une tumeur au cerveau. Et pourtant le film n'est ni sentimentaliste ni mortifère, parce que :

a) a) Le prologue du film nous montre Juliette (Valérie Donzelli) avec un enfant d'à peu près 8 ans, que l'on suppose être son fils, en train d’affronter un scanner de cerveau (nul besoin de l'omniprésent gros plan du visage dans le scanner). Avec ce prologue, on écarte toute tentative de spéculation émotionnelle avec la maladie de l'enfant. On sait qu'il va le surmonter, qu'il ne va pas mourir au cours des tests et des opérations qu'il subira. Ce n'est pas le suspense qui nous tient en éveil ni qui fait couler nos larmes.

b) b) Le film est vivant. Je parlais récemment avec Francisco Algarín du plaisir que le dernier film de João Nicolau nous a procuré. Tant de ruptures, tant de surprises, tant de changements de registre donnaient au film cette brillance provoquée par la vue de quelque chose de vivant. Notre conversation a dérivé vers les risques de cette politique du changement et de la rupture, vers la difficulté de rompre le ton sans pour autant finir par faire « n'importe quoi ». Donzelli y arrive grâce à la prédominance constante du personnage et de son conflit, et au refus du réalisme, avec un grand « R ». Dans La Guerre est déclarée on va à l'hôpital, des vies commencent, des amis se retrouvent, on peint des maisons, on chante, on a des dettes, on danse, on se tait, on écrit et on prend du plaisir à le faire, on se freine, des décisions se prennent, on fume ces cigarettes qu'on ne fume que quand on a aussi peur, on aime.

Une fois, quelqu'un a dit qu'avec le XXème siècle, les guerres cessèrent d'être des guerres pour ressembler chaque fois plus à des désastres naturels. La guerre pouvait nous tomber dessus aussi bien qu'une tornade. Ou un cancer. Accepter ce qui est atroce, la naissance d'une nouvelle ère, c'est ce que font les personnages et ce que fait le film. On peut avoir un enfant cancéreux et aller faire la fête, on peut faire un film sur le sujet le plus angoissant possible sans mettre le spectateur en position d'infériorité, sans tuer cette relation privilégiée.

Dans la première fête du film, Juliette et Roméo (Jérémie Elkaïm, la figure fugace dont le protagoniste de Night and Day enviait la vie) font leur connaissance, en s’observant de loin. Pendant un instant on se croirait à nouveau dans La Reine des pommes, premier film de Donzelli, où le début nous lançait à bout pourtant une série d'illustrations qui relèvent de l’artifice, de la drôlerie. Quand Serge Bozon, qui interprète très brièvement l'hystérique petit copain de Juliette, devient violent devant la scène, il commence à se produire quelque chose de semblable. La narration est si effrénée et si irréelle qu’on ne s’attend pas à la voir s'arrêter tout d’un coup pour ensuite redémarrer. La dernière fête du film, la dernière fête que Roméo et Juliette vont vivre ensemble en tant que couple, se transforme en une kiss party où tout le monde s'embrasse et après, guitare sèche à la main, chante, est en communauté, et c'est artificiel. Et à ce moment-là, pour la première fois, Roméo pleure. Et c'est naturel.

Et ce sont ces constants allers et retours qui permettent d'introduire sur scène le pathos de l'acteur, les crises, les familles (pleines de présence dans chaque plan dans lesquels elles apparaissent comme par petites touches, elles sont là, Brigitte Sy et Michèle Moretti, celle qui a commencé à jouer avec Arrieta et Rivette, et qui depuis la mort de Biette s'obstine à ne pas arrêter de se donner entièrement dans les films sur lesquels elle est tombée, aussi médiocres qu'ils soient), on peut même introduire une chanson de Benjamin Biolay, des fondus prolongés, jusqu'à des fragments de films expérimentaux, des voix off avec des narrateurs différents, des tours de magie. Et il continue d'exister un côté absolument civique dans la proposition du film; presque comme dans un film de Vecchiali (même si on parle beaucoup de Truffaut et de Rohmer), La Guerre est déclarée refuse d'abandonner totalement le champ de bataille, le conflit citoyen des personnages. Il est là, il ne finit jamais complètement, il faut plonger en lui.

C'est peut-être ça. Ou peut-être que c'est l'évolution de ce que font les acteurs dans ses deux films. Ou ce qu'elle fait avec Beatrice de Staêl, femme avec un œil bizarre (délirant) dans le premier, pédiatre à la diction bizarre dans le deuxième, mais incarnant toujours une union étroite entre ce qui est écrit et ce qui est filmé, entre ce qui réconforte et ce qui fait rire. Le cinéma de Donzelli c'est elle, elle le représente, même si elle n'apparait qu'un peu.

Ou bien c'est le rapport entre ce que l’on voit et ce que l'on ne voit pas. Comme contempler un bébé qui souffre sans avoir besoin de gros plans ; la souffrance est déjà là. Ou assister à une rupture qui n'a pas besoin d'être mise en scène, car elle était là aussi. Quoi qu'il en soit, je suis d'accord avec Arnaud Hallet. Il doit y avoir quelque chose de vraiment unique pour que, lorsqu'apparaît dans le plan une Nintendo DS, on pleure.


Épilogue: la bataille du détergent

Bien que le cinéma soit le septième art, le détergent l'a quand même battu. Le détergent est ce que certains cinéastes utilisent pour que leur film fonctionne comme une publicité de détergent. C'est croire qu'un spectateur puisse être soumis en lui montrant un graphique, un détail de synthèse, avec une voix qui explique les causes et effets. C'est presque magique. Jadis, dans les films de détectives on disait que, si c'était un bon film, le spectateur pouvait résoudre le mystère en même temps que le détective en question. Du moins c'est ce que l'on me disait quand j'étais petit. Arrivèrent les publicités de détergents, et arrivèrent les séries de télévision, cet univers qui pour beaucoup est la sauvegarde du meilleur cinéma américain. Arrivèrent les détectives qui nous expliquaient ce qui se passait, les animations qui nous faisaient avaler n'importe quoi. Arriva Les experts, arriva House, et mourût jusqu'au fantôme de Sherlock Holmes. C'est très triste qu'un film dise à son spectateur que le coton ne trompe pas, alors qu'il est en train de lui montrer une tâche. Ils sont tristes, les rires des spectateurs de Wu Xia.

C'est triste, en définitive, que la garniture ait mangé le filet.


Traduit de l'espagnol par Miguel García