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CORNEILLE/BRECHT ET O SOMMA LUCE

Uniques objets

Par Philippe Lafosse

danièle huillet

En huit plans (fixes), tournés chez Jean-Marie Straub à Paris, un extrait d’Horace et un autre d’Othon de Pierre Corneille, puis un long passage du Procès de Lukullus de Bertolt Brecht, pièce radiophonique de 1939, des textes portés par Cornelia Geiser pour dire un règlement de comptes avec Rome et l’enfer sur terre.
Après les sept minutes neuf secondes de Déserts d’Edgard Varese, enregistré au Théâtre des Champs-Elysées le 2 décembre 1954 avec un public dont une partie manifeste sa réprobation, surgit Giorgio Passerone assis sur un reste de vieil outil agricole rouillé dans la campagne de Buti en Italie, récitant en onze plans (six plans fixes et cinq panoramiques gauche droite dont un, le dernier, qui revient droite gauche) les soixante-dix neuf derniers vers de La Divine Comédie de Dante, cette entreprise hallucinée élaborée de 1306 à 1321 sur la valeur mystique du chiffre trois, la trinité – trois parties de trente-trois chants de vers en terza rima – et que le poète visionnaire aux vues très arrêtées compara à l’aventureuse navigation d’Argo.
Deux films de Jean-Marie Straub réalisés en 2009 qui réunissent les trois langues des films Straub-Huillet depuis Machorka-Muff et qui forment un ensemble puissamment soudé.

Puissamment soudé ?
Fin du deuxième panoramique sur le buisson (ardent) d’une haie : « Un seul point m'est plus grande léthargie / que vingt-cinq siècles à l'entreprise / qui fit Neptune admirer l'ombre d'Argo ». Les héros grecs qui naviguaient sur la nef Argo vers la Toison d’or sont ceux d’où part toute l’histoire de Rome : sa fondation est en effet issue de l’enchaînement d’événements où les Argonautes tiennent le rôle principal – la reconstruction de Troie après sa destruction par Hercule et Jason, les représailles de Pâris contre les Argiens, l’enlèvement d’Hélène, la vengeance des Grecs, la nouvelle ruine de Troie, le départ d’Enée… : tout mène à Rome et l’affront fait aux Argonautes est même l’étincelle qui lui donna l’empire du monde afin que le christianisme règne sur terre. Rome, donc, et ses guerres. Unique objet.
Imaginons Jean-Marie Straub réagissant à ce commentaire lors d’un débat ; il marche de long en large, il arpente, comme sur un quai.
- Mais tout ça, c’est dans votre tête ! Je vais vous dire ce qui a déclenché le film. C’est Empédocle ! C’est le « O himmlisch Licht ! » d’Hölderlin, «O lumière céleste » d’Empédocle. C’est tout !
Le spectateur oserait-il encore ?
- Je ne mets pas du tout en doute ce que vous dites, mais peut-être avez-vous fait plus que ce que vous avez voulu et il est aussi fréquent qu’il y ait des résonnances, des rapports, pas toujours conçus ni conscients, c’est tout à fait normal. Et, pour moi, Rome est là, unique objet.
- Mais qui connaît Neptune et Argo aujourd’hui ? Laissez ça ! Alors, Rome dans O somma luce ! Neptune, Argo : ne cherchez pas la figure, il n’y en a pas.
- La mémoire est là, que vous le vouliez ou non. Et pour Dante, elle…
- Non, non, tout ça est extravagant. Trouvez ailleurs le soudage, comme vous dites. Puisque ça vous semble soudé. C’est comme la valeur mystique du chiffre trois, tout ça, ça ne m’intéresse pas. Il ne faut pas être trop cultivé : c’est valable pour la terre et pour les hommes. Il faut laisser reposer, aussi. A être trop cultivé, on ne voit plus, on n’écoute plus, et on perd en fertilité. Excusez-moi.
- Si vous préférez, plutôt que Rome, je peux dire : un empire visant à imposer partout ses lois.

Voir, écouter les bruits de la ville, des voix comme un appui, une irrigation, une rumeur, sous Cornelia Geiser debout en Camille la Romaine d’abord, disant en dix-huit vers sa haine de son pays après que Curiace, son amant, appartenant au camp ennemi, a été tué par son propre frère, puis, quarante ans exactement après le magnifique Othon, livrant, comme pique un dard, quatorze vers de cette pièce souverainement neufs. Ça claque, c’est des aiguilles dans la laine.
Voir, écouter Brecht orchestré comme une audacieuse musique contemporaine, interprétée par Cornelia assise désormais et jouant de tous les instruments à cordes, et architecturé par les six plans de Jean-Marie Straub, six coups de percussions.
Écouter Varese, autre proposition de ce qu’on vient d’entendre. Varese, incompris et malmené au moment où un homme et une femme venaient de se rencontrer, qui bouleverseraient le cinéma : Jean-Marie et Danièle.
Écouter Giorgio Passerone gonflé à bloc et dont le souffle matériel s’empare d’une nouvelle traduction de Dante pour lancer des flèches lentes vers une cible mouvante, éblouissant de substance.
Voir, grâce au métier de géomètre du cinéaste et à sa vision, grâce à sa faculté de représenter sensiblement les choses, le point fini-infini, ce tout auquel s’affrontaient Cézanne ou le Pavese des Dialogues avec Leucò.
Corneille-Brecht, O somma luce : deux films qui, en rendant étrangers et étranges des textes, en les arrachant, par le travail des récitants et la mise en scène, au proche trop proche, font voir et entendre donc comme rarement on voit et entend au cinéma. Uniques objets. Et soudés – entre eux et avec ces autres uniques objets que sont les films de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub depuis 1962, aussi différents les uns des autres soient-ils, comme Othon (1969) l’est de La Mort d’Empédocle (1986).
- Le premier tout de même est confiné et le second est à l’air libre, ce n’est pas un hasard, ça dessine un…
- Corneille-Brecht, je ne pouvais pas sortir, j’étais hospitalisé chez moi, je ne pouvais pas aller me balader dans la nature.
- Mais la confrontation à la mort alors, à la disparition, vous ne pouvez pas nier, là, que c’est dans l’un comme dans…
- Oui mais non, je vous assure, moi ce qui m’intéresse, c’est la matière, c’est pas Dante, c’est pas… Et même : c’est une matière qui me résiste, et là avec…
Dante ne put contempler Dieu que pendant un instant et ce qu’il dira de cet instant dans les cinquante derniers vers du Paradis n’est qu’une part infime de ce qu’il vit. Et de ce qu’il sait exprimer : il avoue en effet l’infirmité de ses moyens, son impuissance ; même si, nous dit-il, il remplissait des volumes, comme on en remplirait pour dire l’histoire de l’Humanité, ce ne serait rien comparé à la chose. Son esprit fait alors naufrage et est comme frappé de léthargie devant une tâche impossible.
Pas le nôtre devant ces deux films de Jean-Marie Straub. Comme le potier avec son tour fait jaillir avec ses doigts la forme qu’il a dans l’esprit, l’artisan Straub continue de façonner avec patience et nous donne un bol, une coupe, une assiette. Des objets pour nos nourritures terrestres, à nous qui passons comme l’ombre des nuages.

Des objets précis, qui vont à l’essentiel, ne s’embarrassent d’aucune feinte, d’aucun faux-semblant : leur utilité est tangible et immédiate. Un petit bout d’appartement à Paris, une femme, quelques gestes, la lumière du soleil entrant par la porte fenêtre, et voici Rome la monstrueuse, voici un cercle entier de terres d’où monte la voix de tous les humiliés de l’histoire. Un pré sec, un morceau de ferraille abandonné, des monts en vis-à-vis, le chant des cigales dans le vent, et nous voilà doucement propulsés vers l’insaisissable. Où, y compris chez Straub et Huillet, des espaces aussi immenses et souvent douloureux furent-ils suggérés avec une telle économie de moyens, la condition humaine évoquée avec tant de simplicité ?