INTERNATIONALE GODARD : FILM SOCIALISME

JLG (leer en español)

par Frédéric Majour

Film socialisme serait donc le dernier film de Godard, le dernier pour le cinéma. Dernier film et non film-testament qui, on le sait, n’existe pas vraiment, du moins pour ceux qui font des films. On peut faire un film-somme, ce fut le cas pour Godard avec son Histoire(s) du cinéma (1988-1998), mais pas un film-testament, au sens où on l’entend habituellement. Alors, qu’a voulu faire Godard avec Film socialisme? Un dernier film, d’accord, mais au sens où lui conçoit ce que peut être la fin d’une œuvre.

Film socialisme n’est pas un grand film, il ne peut l’être, mais c’est un film parfaitement logique, au regard du parcours de Godard depuis cinquante ans. Godard ne saurait finir sa filmographie comme l’a fait par exemple Rohmer avec Les Amours d’Astrée et de Céladon (2007). Au contraire, Film socialisme, c’est un peu l’anti-Astrée. A l’épure du dernier film de Rohmer – le cinéma rendu à sa forme la plus élémentaire –, Godard oppose ici un principe de complexification incroyablement retors (son génie est là), visant moins à l’élaboration de nouvelles formes qu’à leur destruction pure et simple. Les trois mouvements du film n’ont rien de dialectique, ni même de symphonique (si on se place du point de vue de l’exécution puisque tout y est joué de manière outrageusement accélérée – prestissimo, presto, vivacissimo –, et je ne parle pas seulement de la version de quatre minutes vue sur Internet). Le premier et le troisième mouvement ne semblent là que pour mieux enserrer, voire étouffer, le deuxième (qui à l’origine devait être l’élément principal), selon un processus de saturation, des images comme du son, qui vient saper la résistance du spectateur, même le plus godardien. C’est dans cet effet de saturation que se situe peut-être l’ultime défi de Godard : faire table rase non seulement du passé (slogan socialiste par excellence), mais aussi de son propre passé, en se débarrassant de tout ce qui survivait encore dans ses derniers films, tels Éloge de l’amour (2001) et Notre musique (2004) : un peu de lyrisme, une vraie mélancolie et quelques personnages, pas encore réduits à de simples figures... De fait, il ne reste rien dans Film socialisme. Du moins, rien de ce à quoi l’on pouvait s’attendre.


Les Amours d’Astrée et de Céladon (2007)



Si Film socialisme est pour une bonne part inintelligible (pourquoi le nier?), il ne s’agit pas de le dénoncer, ni de se lamenter, ni d’aller chercher ailleurs les explications qui permettraient de comprendre le film (une œuvre doit se suffire à elle-même), mais de se demander ce qu’il reste malgré tout dans ce film qui nous éclaire sur son inintelligibilité. Je répondrai : Godard. Mieux : le nom de Godard. Il me semble voir à travers Film socialisme un vrai travail de nomination qui rend finalement ce film plus essentiel qu’il n’y paraît. Il est un fait que Godard a durant toute son œuvre moins cherché à renouveler le langage cinématographique qu’à l’adapter au monde qui l’entoure. Et dans un monde en plein dérèglement, et cela de plus en plus, il ne pouvait aboutir qu’à cette forme «désastreuse» qu’est Film socialisme. On est dans la logique dont je parlais au début. A ce niveau, le film est parfaitement clair, ce qui interroge c’est le sens, pas la forme. Mais en tant que dernier film, ne peut-on voir aussi Film socialisme comme une tentative de Godard de mettre fin à ce qui relevait dans ses précédents films (disons depuis JLG/JLG, 1994) de l’autoportrait, de sorte qu’il ne resterait du film que le nom de Godard ? Si au niveau du texte, Film socialisme se termine sur un « No comment » lourd de sens, au delà du texte, c’est sur le titre que le film se conclut, un titre au milieu duquel sont inscrites, comme nouées, les initiales du cinéaste. Peu importe que Godard ne soit pas l’auteur de cette inscription, qui constitue aussi l’affiche du film, l’essentiel est qu’il l’a approuvée et placée à la fin de son film. « JLG », entremêlé à « Film » et à « Socialisme », vient en conclusion de ce qui est annoncé comme le dernier film de Godard.


JLG/JLG (1994)




Voilà donc un film incompréhensible (pour qui le voit en temps réel, dans la continuité et sans savoir au préalable de quoi il retourne). Et c’est bien ce non-sens de l’œuvre qu’il faut interroger. Il y a du Joyce chez Godard. Sans pousser trop loin la comparaison, qui consisterait, par exemple, à assimiler Film socialisme à Finnegans Wake (de la même façon qu’on pourrait rapprocher Histoire(s) du cinéma et Ulysse), on dira que le dernier film de Godard, en jouant exclusivement, de par sa vitesse aberrante (quid du montage ?), sur ce qui est habituellement dissimulé sous les atours du collage poétique – à savoir l’acte même de création –, radicalise une œuvre pourtant déjà radicale, ce qui ne peut que la rendre encore plus énigmatique, sinon hermétique. L’énigme ici n’a rien à voir avec les maladresses d’un récit ou l’obscurité d’un scénario (de toute façon, inexistant chez Godard). Il s’agit de l’énigme au sens premier du terme (« ce qu’on laisse entendre »), celle qui laisse le spectateur dans un état de perplexité (un état qu’il accepte, refuse violemment ou cherche à surmonter par la voie de l’interprétation), lié à l’illisibilité de l’œuvre, mais aussi de sidération, du fait que cette énigme arrive malgré tout à produire du sens. Un effet de sens des plus singuliers, puisqu’énigmatique, qui vient saisir le spectateur, au détour d’un aphorisme, d’une réplique ou d’un simple plan, autant d’épiphanies qui surgissent sans crier gare, conférant à l’œuvre son étrange poésie. C’est par ce drôle de chemin, qui court-circuite le plaisir du spectateur (quand celui-ci partage avec l’auteur une même compréhension de son œuvre), que l’on finit par accéder à Film socialisme. Comme un accès direct à l’œuvre, étant entendu que l’œuvre et son auteur (plus exactement son symptôme auquel l’auteur finirait par s’identifier) ne font qu’un.

Si dans le nom Joyce il y a le mot joy, écho à la jouissance joycienne, dans le nom Godard il y a « God-art », écho à la position de l’artiste aujourd’hui (je parle de l’artiste en général dont Godard représente en quelque sorte le parangon), un créateur dont on dit qu’il intervient à la place désertée par Dieu, mais aussi à son œuvre, dans la mesure où toute œuvre reste fondamentalement inaccessible, à l’instar de Dieu. C’est ainsi que je comprends le mot «God-art», qu’on aurait tort de prendre pour un simple jeu de mots. Si l’œuvre de Rohmer se caractérise par son aspect achevé (tout y est parfaitement clos), celle de Godard apparaît au contraire comme un work in progress permanent, un chantier toujours reconduit, jusqu’au dernier, le chantier de tous les chantiers, que serait Film socialisme. Et ce dernier chantier, c’est celui qui ferait passer (définitivement?) de Godard au « God-art ». Ce que résumerait l’inscription finale : « Film/JLG/Socialisme ». Le « God-art » dans sa manifestation ultime. Non pas à la croisée de l’art (Film) et du politique (Socialisme), mais à la fois extérieur et intriqué, à l’un comme à l’autre. Une sorte de nœud borroméen, pour parler lacanien, tel RSI (Réel/Symbolique/Imaginaire), quoiqu’ici, et comme pour Joyce, c’est «hérésie» qu’il faut entendre dans l’acronyme RSI, tant il y a justement de l’hérésie dans le «God-art». Le sujet est beaucoup trop vaste pour qu’on puisse le traiter en quelques lignes (Il faudrait questionner, entre autres, le protestantisme de Godard et la place du père là-dedans.) Disons simplement que l’hérésie godardienne semble aujourd’hui avoir atteint son point d'orgue. Par le choix du non-sens sur le sens (je laisse de côté l'aspect marketing qui a présidé à la sortie de Film socialisme et à sa présentation cannoise), plus exactement du non-sens et du sens, dernier avatar chez Godard du principe de conjonction dont parlait Deleuze, tel qu’on le retrouve chez Joyce lorsque, par exemple, celui-ci dit à propos de Bloom/Dedalus dans Ulysse: « Un Juif grec est un Grec juif », une citation qui aurait très bien pu figurer dans Film socialisme.